L’homme affamé

L’homme avait un travail de bureau. Il organisait des campagnes promotionnelles pour des produits pharmaceutiques. Ce n’était pas ce qu’il rêvait de faire lorsqu’il était enfant, mais ce travail lui plaisait. Le contact avec des professionnels de la santé, la gestion d’une équipe, et une paye intéressante lui suffisaient. Il s’estimait, probablement à juste titre, chanceux et redevable, à défaut d’être heureux.

Il avait la mauvaise habitude de se ronger les ongles. Il n’avait jamais su se défaire de ce défaut enfantin, malgré les efforts de sa mère, puis des ses professeurs, et plus tard de ses amis et collègues de travail. Un jour, sa fiancée, lassée de voir l’homme qu’elle aime se livrer à ce rituel dégradant, lui acheta une pommade à étaler sur le bout des doigts, dont le goût répugnant était sensé guérir de cette addiction. L’homme avait de bonne grâce essayé la pommade et cela avait fonctionné un temps. Il constata cependant qu’il ne se rongeait plus les ongles non pas parce que le goût l’écœurait trop, mais parce qu’il avait secrètement la conviction qu’un jour, il arrêterait d’appliquer ce soin, et qu’il préférait réserver son coupable plaisir pour ce moment. Ainsi, puisque celui-ci était voué à l’échec, il décida de cesser son traitement, au grand dam de sa fiancée.

Un jour qu’il se livrait à sa mastication sur son lieu de travail, il tira sur un morceau d’ongle trop gros, et s’arracha un peu de peau. La douleur fut aiguë, et une larme de sang se mit à goûter sur le côté de son doigt, qu’il s’empressa alors de sucer. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait, et ses phalanges meurtries témoignaient de ces accidents réguliers. Cependant, en observant le petit bout de chair à vif qui dépassait, il se senti gêné par cette excroissance et décida de l’arracher de ses dents pour l’avaler. Une collègue qui l’observait fit une mine dégoutée et émit un grognement réprobateur suffisamment sonore pour que l’homme s’en rende compte. Il se senti honteux et ne toucha plus à ses ongles jusqu’à la fin de la journée.

Le lendemain matin, la plaie avait cicatrisé, et une croûte s’était formée. Pendant le trajet quotidien en train pour se rendre à son travail, l’homme observa cette escarre et la détailla avec l’intérêt méthodique du scientifique observant une bactérie au microscope. À la fois subjugué et dégoûté par cette forme granuleuse et irrégulière, il se mit à la toucher, puis, du bout des incisives, à tirer dessus. Au bout d’un moment, sans l’avoir réellement décidé, il arracha le lambeau qu’il avait déjà à moitié décollé et le mangea, sous les yeux médusés des voyageurs qui partageaient son wagon. En arrivant à son travail, il constata que la plaie s’était remise à saigner. Il porta alors son doigt à sa bouche et apprécia le goût métallique de son sang.

Assis à son bureau, l’homme ne pouvait s’empêcher de penser à sa blessure. Elle commençait à cicatriser et cela le démangeait. Une croûte allait se reformer par-dessus, certainement encore plus disgracieuse que la précédente et il serait obligé de la faire disparaître une nouvelle fois. Il décida alors d’attaquer le mal à la racine, et d’éradiquer sa blessure avant qu’elle ne cicatrise. Après avoir vérifié, cette fois-ci, qu’aucun collègue ne l’observait, il se pencha légèrement sur son écran d’ordinateur pour ne pas pas être vu, et se mit à ronger sa plaie.

Il fut surpris de constater une nouvelle fois que le goût ne lui était pas déplaisant. Son sang, comme sa chair, avait un goût familier, presque rassurant. Il y avait quelque chose de grisant à dévorer son membre meurtri, d’une certaine façon il avait l’impression de se purifier. À ce moment, il n’aurait su dire s’il agissait consciemment ou par une sorte de réflexe primitif. Mais il avait compris que sa blessure ne pourrait que s’enlaidir en guérissant naturellement, et l’idée d’en garder une trace l’insupportait. Il en conclut qu’il lui fallait la faire disparaître, d’une manière ou d’une autre, et pourquoi pas en l’ingérant.

La pause de midi arriva sans qu’il n’eut le temps de s’en rendre compte. Il observa alors son doigt, et constata que l’os était à vif. Il avait ingéré toute la pulpe et son ongle n’était rattaché à lui que par un mince résidu de chair. Il se surpris lui-même à ne pas être horrifié par ce spectacle, mais au contraire fasciné. Il pris la décision d’arracher l’ongle qui de toute façon ne tarderait pas à mourir. Il serra les dents, cela fut douloureux, mais aussitôt après une sensation réconfortante l’imprégna. Il enveloppa son doigt dans un mouchoir qu’il serra fermement, puis se dirigea vers la cantine.

La salle n’était qu’à moitié pleine. L’homme se dirigea vers une table inoccupée, avec l’intention de déjeuner seul. Il s’installa et resta quelques instant devant son plateau repas, à dévisager son steak frites et sa salade de crevettes. La nausée lui monta. Il se sentit incapable d’avaler la moindre bouchée de son repas. Les aliments morts et desséchés qui gisaient dans son assiette ne lui inspiraient que du dégoût. Conscient qu’il lui était cependant nécessaire de se nourrir, il enleva discrètement le mouchoir de son doigt meurtri et se mit à sucer le sang qui s’était coagulé au bout de ses chairs. Une chaleur réconfortante l’envahit alors. Il resta ainsi une demi-heure à mastiquer ce qu’il lui restait de son doigt avant de juger que la blessure était devenue trop sérieuse pour continuer à travailler. Il décida donc de rentrer chez lui en prétextant une migraine atroce à son chef de service.

Arrivé à son appartement, il couru dans la salle de bain et se mit à vomir dans le lavabo. Sa fiancée qui était au salon, étonnée de l’heure inhabituelle à laquelle il rentrait, lui demanda ce qu’il se passait. L’homme ne répondit pas. Elle se leva et se dirigea vers la salle de bain. Constatant que la porte était verrouillée, elle frappa et lui demanda si tout allait bien, mais une nouvelle fois, elle n’obtenue aucune réponse. Lassée d’insister, elle retourna à ses occupations et attendit que son fiancé la rejoigne et accepte de parler de lui-même. Mais il ne vint pas.

Après trois jours d’enfermement, l’inquiétude avait laissé place à la colère, et la fiancée se mit à menacer l’homme de toutes sortes de choses s’il s’entêtait à refuser de sortir. Celui-ci restait enfermé dans son mutisme. Elle lui annonça alors qu’elle allait s’installer quelque temps chez une amie, en attendant qu’il retrouve toute sa tête. Quand il se sera décidé, il pourra l’appeler et lui présenter ses excuses. Toujours aucune réponse. Elle perçut cependant un son étrange. Un bruit de mastication. Puis elle entendit l’homme déglutir. Et encore un bruit de mastication, plus vorace, plus affamé. Elle quitta l’appartement et se promis de ne plus y revenir avant qu’il ne l’ait rappelée et se soit platement excusé.

Une semaine passa avant que l’entreprise de communication spécialisée dans les produits pharmaceutiques ne s’inquiète de l’absence de son employé. Après avoir constaté que le peu de proches que l’homme avait ne semblait pas concerné par sa soudaine disparition, et que sa fiancée ne voulait même pas en entendre parler, les services des ressources humaines décidèrent d’avertir la police. Celle-ci indiqua ne rien pouvoir faire dans un cas de disparition d’une personne majeur, du moins pas avant trois semaines. Le délai passé, il envoyèrent un officier au domicile du disparu.

L’officier frappa à plusieurs reprises à la porte mais personne ne répondit. Il interrogea les voisins qui décrivirent un homme discret, courtois, qui recevait peu et n’engageait que rarement la conversation. Il essaya d’appeler le numéro de téléphone portable que lui avait transmis l’entreprise et entendit la sonnerie à l’intérieur de l’appartement. Personne ne semblait être là pour répondre. Cependant, quand la sonnerie cessa et que son appel fut redirigé vers une messagerie vocale, il lui sembla entendre des petits bruits étranges. Des bruits de succion et des gargouillements. Il s’approcha alors de la porte et y colla son oreille, mais les bruits avaient cessé. Mettant cela sur le compte de son imagination, il décida que son enquête de voisinage était finit et sa mission accomplit. Il rentra au commissariat faire son rapport.

Deux mois plus tard, l’homme n’avait toujours pas réapparu. Cette fois-ci, c’est le propriétaire de l’appartement qui appela les services de l’ordre pour signaler que son loyer n’avait pas été payé depuis deux mois, et qu’il lui était impossible de joindre le locataire. Deux policiers se rendirent alors à l’appartement, accompagnés du propriétaire et d’un serrurier. Après quelques manipulations de ce dernier, la porte s’ouvrit. L’appartement semblait avoir été déserté à la hâte. Des affaires traînaient un peut partout, le réfrigérateur n’avait pas été vidé et la nourriture qui y avait été abandonnée moisissait.

L’un des policiers qui fouillaient l’appartement, aidé du serrurier, força la porte de la salle de bain. Ils entrèrent, mais le serrurier fit immédiatement demi-tour, et s’engouffra dans les toilettes pour y vomir. Une odeur de déjections empestait la pièce. Le sol était couvert d’excréments et d’urine. Il y en avait suffisamment pour pouvoir raisonnablement considérer qu’un homme avait du vivre ici pendant plusieurs semaines, voir plusieurs mois. Quelques vêtements étaient d’ailleurs éparpillés sur le carrelage. Mais nulle trace de cet homme. Pourtant, la porte était bien verrouillée de l’intérieur, il n’avait donc pas pu sortir par là. Et la fenêtre était trop petite pour laisser passer quelqu’un, sans compter sur les barreaux qui la quadrillaient.

Déconcerté, le policier scruta autours de lui à la recherche d’indices qui pourraient expliquer cette mystérieuse disparition. Son regard fut attiré par un petit objet posé dans le coin de la pièce. En s’approchant, il en découvrit la nature. Sur le sol, dans une petite flaque de sang, gisait une mâchoire humaine. Une mâchoire qui semblait affamée.

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